Depuis le 7 avril, jour de carnaval étudiant de Caen, des dizaines de victimes racontent avoir été piquées et droguées dans les établissements bien connus des noctambules caennais. Un déballage, de manière anonyme, sur les réseaux sociaux et notamment la page "Balance ton bar Caen". Même si la parole se libère, et ce depuis la fin d'année 2021 et la montée en puissance du GHB surnommé "drogue du violeur", très peu de plaintes ont été déposées. Au lendemain du carnaval, quatre signalements avaient été recensés par la police. Face à ce phénomène "que l'on prend très au sérieux", assure Julien Gringore, gérant de l'Orient Express, les directeurs de bars de nuit ou de discothèques accentuent les dispositifs de sécurité. La plupart d'entre eux, comme le Portobello, le QG, le 32, le Dépôt ou l'Orient Express par exemple, ont adopté les capuchons pour les verres "mis à disposition gratuitement des clients", précise Jean-Baptiste Jautée, du 32. Certains appliquent une consigne sur chaque couvercle. Depuis deux semaines, la boîte de nuit le 32 a mis en place un détecteur de métaux à l'entrée.
Le contrôle à l'entrée
comme point de départ de la sécurité
Aucune seringue n'a été trouvée, mais "des couteaux, une bombe lacrymogène… des objets qui n'ont rien à faire dans nos établissements". L'Orient Express a été le premier a le mettre en place, il y a un mois. "C'est une manière de dissuader, ajoute Julien Gringore. Il faut trouver des solutions légales." Les agents de sécurité ne sont pas habilités à fouiller ou palper les clients. Seules les forces de l'ordre en ont légalement le droit. Dans son établissement de 1 300 m2, entre cinq et huit agents assurent la sécurité des 800 fêtards par soirée en moyenne. "Le gros du travail se fait à l'entrée", avec au minimum quatre vigiles. Contrôle d'identité, vérification de l'état d'ébriété, ouverture de sacs… Les agents de sécurité doivent être particulièrement vigilants. À l'O'Donnell's, pub irlandais sur le port de Caen, les moyens humains augmentent au fil de la soirée : un agent de sécurité arrive à 21 heures, un autre à 23 heures et le dernier à 1 heure du matin. "Plus on avance dans la nuit, plus il est nécessaire d'avoir des agents de la sécurité", admet Frédérique Pignet, le gérant. Il n'envisage par pour autant d'augmenter ces effectifs. "J'estime que c'est suffisant. Si c'est pour mettre plus d'agents que de clients, c'est compliqué. Ça reste un lieu festif." Une fois à l'intérieur, les caméras de vidéosurveillance viennent en appui des moyens humains. Depuis janvier 2022, au bar-karaoké Le French, Jean-Bernard Marie a investi dans une caméra portative d'une valeur de 1 000 € apposée sur la poitrine du portier à l'entrée. Un équipement qui permet de "renforcer la sécurité des clients et du personnel, explique le gérant de cet établissement depuis 22 ans. On la déclenche seulement en cas de conflit en prévenant les individus." Contrairement aux 15 caméras installées à l'intérieur de l'établissement - qui doivent faire l'objet d'une déclaration en préfecture - celle-ci enregistre le son. "Les paroles, insultes ou menaces peuvent apporter un plus au dossier en cas de besoin."
Et les forces de l'ordre dans tout ça ?
Aux abords des établissements nocturnes, sur la voie publique, les forces de l'ordre veillent à la sécurité des Caennais. Entretien avec Julien Decré, sous-préfet du Calvados.
Quels sont les moyens mis en œuvre par l'État lors des soirées nocturnes ?
En moyenne, il y a environ 60 policiers nationaux mobilisés tous les soirs sur la circonscription de Caen, en civil ou en tenue. Ils sont là pour aller au contact, faire de la police secours et patrouiller dans des endroits qu'ils estiment plus à risques. Depuis décembre, il y a un regain d'attention des forces de l'ordre sur le sujet du GHB. Une campagne de prévention avait d'ailleurs été réalisée auprès des bars.
Les effectifs sont-ils renforcés
le week-end ?
Oui, notamment à partir du jeudi soir jusqu'au samedi, où les établissements de nuit sont les plus fréquentés. C'est aussi le cas lors d'un événement particulier.
Y a-t-il des zones visées ?
Le centre-ville, la rue Écuyère, le port de Caen et ses abords sont les secteurs les plus surveillés. Dans l'organisation des patrouilles, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de policiers dans le centre-ville les autres soirs ou que l'on délaisse les autres quartiers.
Comment accompagner au mieux les noctambules caennais ?
La présence sur la voie publique des policiers est primordiale, de jour comme de nuit, notamment en patrouille pédestre. On va plus facilement se tourner vers un policier à pied. Sur les deux dernières années, entre 2020 et 2021, on a eu une augmentation de 85 % du temps de patrouille pédestre sur la voie publique et dans les transports en commun.
Il existe aussi quelques zones d'ombre…
Veiller à la sécurité des noctambules caennais, les bars et discothèques s'y attellent au quotidien grâce à la vidéosurveillance, les agents de sécurité ou encore les outils comme les détecteurs de métaux. Malgré tout, il existe certaines limites. Décryptage.
Les gérants de bars de nuit et de discothèques prennent le sujet de la sécurité à bras-le-corps. Leurs nombreux investissements des derniers mois en sont la preuve. "Il faut bien que les gens comprennent que ça ne nous fait pas plaisir de refuser quelqu'un à l'entrée. On reste un commerce avant tout", rappelle Jean-Bernard Marie, gérant du French, bar-karaoké situé sur le port de Caen. Tous veulent fonctionner intelligemment et main dans la main avec les clients. "Ça ne me pose aucun problème d'appeler la police ou les pompiers si c'est pour porter secours à quelqu'un", assure Jean-Baptiste Jautée, gérant de la boîte de nuit du 32 qui demande aussi à ses équipes d'être de plus en plus vigilantes. Cette attention passe aussi par l'observation des barmans et barmaids. Par exemple, à l'O'Donnell's, chaque agent de sécurité est placé à un poste bien précis : un à l'entrée pour le contrôle, un autre proche de la piste de danse et un troisième, en tampon, qui surveille toutes les zones. Problème : avec le monde, ils ne peuvent pas tout voir. "Dans le feu de l'action, les personnes qui se font embêter n'ont pas toujours le réflexe d'informer le barman ou le personnel de sécurité. Agir à chaud est important, pointe du doigt Frédéric Pignet. L'apprendre par les réseaux sociaux, si ça arrive, c'est trop tard."
"Une personne qui veut entrer
avec une seringue ou de la drogue,
elle y arrivera"
Les patrons des établissements de nuit appellent aussi à la responsabilité de chacun. Autant pour prévenir en cas de comportement suspect que pour surveiller leurs camarades ou leurs affaires personnelles. "Les premiers concernés sont les jeunes, lâche Jean-Bernard Marie, du French, avant d'ajouter. La seule arme, c'est la vigilance. La nôtre, mais aussi celle de la clientèle. Hormis l'arrivée de nouvelles technologies, on est allés au bout de nos moyens." Effectivement, malgré leur bonne volonté, les bars et discothèques se retrouvent face à certaines limites. À Frédéric Pignet, de l'O'Donnell's d'abonder. "Il est important de poser un cadre juridique pour faire face à cette nouvelle société. Il y a 22 ans, on ne se posait pas ce genre de questions." On parle ici des phénomènes de drogue qui ont émergé ces dernières années. "Ce serait dommage d'arriver dans une société américaine avec un portique à l'entrée. Il y a toujours des choses à faire, mais je pense qu'on est quasiment au maximum de nos possibilités", poursuit-il. Pour encore passer un cap, Julien Gringore, de l'Orient Express, envisage d'ajouter des caméras supplémentaires aux quinze existantes dans son établissement de 1 300 m2 "pour chasser les angles morts. Parfois, je cherche des choses sur les caméras que je ne vois pas". Il reste lucide sur les idées ingénieuses des malfaiteurs. "Une personne qui veut entrer avec une seringue ou de la drogue, elle y arrivera." Trois à quatre réunions par an sont organisées entre les forces de l'ordre, la Ville de Caen et les patrons de boîtes ou bars de nuit. "Les gens sont là pour s'amuser avant tout. Il faut trouver un juste milieu", conclut Jean-Bernard Marie, motivé à faire en sorte que la fête soit toujours belle.
Un investissement conséquent mais nécessaire
Les gérants de discothèques et bars de nuit sont prêts à engager de gros budgets pour assurer la sécurité des fêtards à Caen.
20 000 €, c'est ce qu'ont coûté les nouveaux investissements en sécurité de la discothèque Le 32. Entre décembre 2021 et avril 2022, Jean-Baptiste Jautée s'est procuré 16 nouvelles caméras de vidéosurveillance, soit huit de plus qu'avant, un détecteur de métaux, d'une valeur de 100 €, 12 000 capuchons pour les verres (1 000 €) et un agent de sécurité supplémentaire, pour presque 30 000 € à l'année. À l'Orient Express, le parc de caméras renouvelé il y a quatre ans représente un investissement de 5 à 10 000 €, en plus d'un abonnement mensuel de télésurveillance de 80 € HT. "L'image de mon établissement n'a pas de prix. Si j'ai la capacité financière d'investir dans un produit révolutionnaire, je le ferai", explique Jean-Baptiste Jautée. Dans tous les établissements, le personnel représente la plus grosse charge. À l'O'Donnell's, Frédéric Pignet a fait le choix de passer par une société extérieure pour ses agents de sécurité. Une enveloppe de 8 à 10 000 € par mois. Son voisin de trottoir, au French, dispose de ses propres agents de sécurité. "Ça coûterait plus cher en passant par une société extérieure. Là, on travaille toujours avec le même individu, qui connaît les clients", explique Frédéric Pignet. À chacun son organisation. Mais les patrons sont tous unanimes : il n'est pas question de compter les centimes quand on parle de sécurité. "Il n'y a pas de trop gros investissements pour la sécurité. S'il faut sortir plusieurs dizaines de milliers d'euros, on le fera", conclut Julien Gringore, de l'Orient Express.
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