Le temps d'une journée de chasse dans la jungle, des indigènes Nukak du département de Guaviare, dans le sud-est de la Colombie, renouent avec leur mode de vie ancestral.
Mais ce n'est qu'un répit pour cette toute petite communauté, autrefois nomade et libre, forcée aujourd'hui à vivre dans les villes, déculturée et dans la plus grande précarité.
Il y a une trentaine d'années, les colons puis les groupes armés ont chassé les Nukak des terres où ceux-ci s'isolaient volontairement de la civilisation moderne. Ils ont aujourd'hui trouvé refuge en périphérie de la ville de San José Guaviare, subsistant, comme des déplacés, sous des bâches de plastique.
"Nous venons chercher de la nourriture", explique Yina à l'AFP, après des heures de marche dans la jungle. Casquettes de baseball sur les têtes, six hommes en jeans et bottes plastiques, l'un avec l'inévitable maillot de foot, cheminent au coté de trois femmes en bermuda et sandales "crocs". Le progrès est passé par là, y compris pour les sarbacanes en tuyau de métal.
Les chasseurs portent sur le dos des singes écureuils inanimés. Les femmes poursuivent les tortues dans la broussaille.
Malgré la nuée d'insectes qui bourdonnent autour de leurs oreilles, le groupe extrait à pleine mains et dans la bonne humeur du miel d'un essaim d'abeilles tombé d'un arbre abattu.
"ka´wáde"
Seuls les anciens gardent en vie la langue nukak, la chasse et la cueillette. Les autres traditions ont succombé à la violence des groupes d'ultra-gauche et d'extrême droite, et à la déforestation.
"Ils nous ont déplacés, ils nous ont fait sortir" de la forêt, se lamente Over Katua, un Nukak de 28 ans qui n'a jamais connu la vie dans la jungle.
En 1988, les premiers Nukak, chassés de leur territoire, ont fait leur apparition dans les zones habitées du Guaviare. Ils sont arrivés en piètre santé et décimés par des "maladies dues au contact avec les colons", selon l'Organisation nationale indigène de Colombie (ONIC).
Quatorze ans plus tard, les combats entre les guérilleros marxistes et paramilitaires ont provoqué les premiers déplacements massifs.
En 2018, on comptait 744 Nukak, soit 336 de moins que lors du recensement de 2005, selon l'autorité statistique.
Dans leur langue autochtone, les Nukak désignent les hommes blancs comme leurs "bourreaux", ou "ka'wáde". "Notre territoire est occupé par la guerre", se plaint Over, dans un espagnol approximatif.
L'Etat colombien reconnaît cette communauté comme propriétaire légitime de 954.000 hectares de forêt protégée.
En 2017, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), la guérilla qui exerçait un pouvoir de facto sur de grandes parties du Guaviare, ont quitté ces territoires après avoir signé un accord de paix. Ils ont laissé derrière eux des champs de mines antipersonnels qui protégeaient leurs cultures de drogue.
"La communauté n'a pas pu reprendre ces terres, car elles n'ont pas été déminées", explique Delio Acosta, responsable des peuples indigènes au sein du bureau du gouverneur départemental.
Les Nukak, "seule communauté nomade" de Colombie, sont aujourd'hui "menacés" et "en danger de disparition", selon l'ONU. En 2020 seulement, ils ont perdu 1.122 hectares de leurs terres à cause de la déforestation pour la culture de la coca.
Une ONG estime même cette perte à 2.892 hectares, si l'on ajoute les terres détruites pour la construction de routes illégales et l'élevage de bétail.
Tristesse nukak
A San José, capitale de Guaviare, les Nukak squattent le terre plein d'un parc de la ville, où ils ont installé leurs hamacs. A la limite de la clochardisation, ils vivent de l'aumône et des aides.
Les rares jours de chasse pour aller chercher leur nourriture --ils n'aiment pas l'alimentation moderne--, ils doivent contourner les clôtures électriques sur le territoire supposé leur appartenir. Les animaux destinés à leur consommation se raréfient, se plaignent-ils.
Pour l'anthropologue Gabriel Cabrera, universitaire spécialiste des Nukak, leur tradition nomade a été blessée par la "semi-sédentarisation" forcée, bien qu'"ils aient encore l'idée qu'il est agréable de marcher dans la forêt".
Dans l'un des campements, une femme arbore des lignes rouges peintes sur le visage, un maquillage représentant la carapace des tortues, symbole de bonheur. Mais "maintenant nous sommes tristes", souffle Over Katua.
Filles et adolescentes portent les cheveux longs, alors que la coutume imposait que l'on se rase le crâne et les sourcils. Les pagnes ont disparu, pour laisser la place aux vieilles fripes et aux maillots de foot.
Certains boivent de l'alcool, consomment des drogues et il y a même de la "prostitution", reconnait Over : "ils tombent dans la tradition des colons", déplore-t-il.
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